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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 09:33

Jean est berger. Il a seize ans.

 

Jeanne est bergère, seize ans aussi.

 

Tous deux ont en charge un troupeau.

 

Deux cents ovins qui se déplacent en un long ruban

 

sur les chemins poussiéreux du Lot.

 

Un lent et sourd piétinement ponctué du battement

 

des sonnailles et redons.

 

Car Jean et Jeanne sont responsables de la

 

transhumance de ce troupeau d’animaux

 

qui appartiennent à deux propriétaires de la région.

 

 

Tondus, marqués, cloches au cou, les animaux

 

se sont ébranlés.

 

Ce sont d’abord les étroites ruelles villageoises

 

puis, les chemins des collines, ces sentes pierreuses

 

qui ont vu passer les troupeaux d’antan.

 

Il faut longer les murets de pierres sèches

 

environnés du chant des grillons sous une chaleur

 

qui ne faiblit pas. Et, le soir venu,

 

 

regrouper le troupeau qui se repose enfin

 

 

sous l’œil des chiens  Zaï et  Zec ,

 

 

indispensables compagnons des bergers.

 

 

Il faut les voir guetter le signal de leurs maîtres,

 

 

prêts à bondir pour ramener la brebis vagabonde,

 

 

presser les traînards ou resserrer l’ensemble

 

 

du troupeau regroupé en l’entourant d’un cercle

 

 

de galopades effrénées.

 

 

Dormez, moutons, dans le thym, le romarin et

 

 

la sauvage lavande odorante des collines.

 

 

Reposez vos pattes graciles qui ont parcouru tant

 

 

de kilomètres hier, aujourd’hui et recommenceront

 

 

demain leur lente progression vers le Lioran

 

 

et sa riche et nourrissante herbe verte .

 

 

Soudain, Zaï  lève la tête et hume l’air,

 

 

inquiet, la queue ramassée entre les pattes.

 

 

Zec, le plus jeune se réfugie près de ses maîtres.

 

 

Les brebis se dressent sur leurs pattes encore

 

 

tremblantes de fatigue : l’inquiétude des chiens

 

 

leur est sensible.

 

 

Bientôt tout le troupeau est debout, sur le qui-vive,

 

 

se bousculant dans l’espoir de se fondre au sein

 

 

des toisons odorantes.

 

 

Jean et Jeanne scrutent le ciel.

 

 

De sombre, la nuit est devenue d’un noir profond.

 

 

Plus d’étoile, plus de lune.

 

 

Une forte odeur de terre monte des bois

 

 

de chênes plus lointains.

 

 

Silence. Attente. Hommes et bêtes impuissants

 

 

devant la nature .

 

 

Alors, le vent se lève.

 

 

Tout d’abord léger il commence à faire bruire

 

 

les feuillages assoiffés .

 

 

Les odeurs de la nuit s’exaltent .

 

 

Une hulotte passe en un vol silencieux, pressée

 

 

de regagner son abri dans un tronc d’arbre creux.

 

 

Le vent augmente, devient de plus en plus fort.

 

 

Les feuilles des grands chênes se retournent

 

 

et montrent leur face cachée.

 

 

Le troupeau piétine , les dos ondulent

 

comme des vagues.

 

Les chiens ont de plus en plus de mal à contenir

 

le cercle laineux bien clos.

 

Qu’une bête s’échappe et c’est la fuite éperdue,

 

inconsciente du danger et l’assurance de nombreux

 

animaux perdus, blessés ou morts.

 

Soudain, des éclairs aveuglants zèbrent le ciel.

 

L’orage tonne violemment juste au-dessus

 

du troupeau fou de peur.

 

-vite, crie Jean, poussons- les vers  Carayac.

 

 

Les bêtes seront rassurées derrière les vieux murs.

 

L’ antique  cazelle ruinée se dresse à peu de distance,

 

au sommet de la colline où le vent s'élance.

 

Ce ne sont plus que pans de murs, éboulis de

 

pierres, ouvertures béantes envahies par une

 

végétation folle.

 

Sous la lumière aveuglante des éclairs, les ruines

 

offrent un spectacle hallucinant. Le vent rugit

 

 

 

entre les pierres, sa violence fait s’ébouler

 

des lauzes en équilibre précaire.

 

Jean et Jeanne, aidés de leurs chiens, poussent

 

le plus rapidement possible le troupeau vers

 

les restes de l'abri.

 

Il était temps !

 

 

Les bêtes affolées allaient rompre

 

la ronde des chiens.

 

Il est bon d’avoir ce rempart face au éléments

 

déchaînés, de pouvoir s’adosser aux murs de pierres sèches.

 

Bientôt, la pluie d’orage d’une violence inouïe

 

s’abat sur tous.

 

C’est que les orages du Quercy ne connaissent

 

que violence et démesure.

 

Le risque est grand de voir la foudre tomber

 

près du troupeau. Et si le feu se déclare c’est la

 

fuite aveugle et la mort certaine de la plupart

 

des animaux confiés à la garde des jeunes bergers.

 

Jeanne pleure, dans les bras de Jean.

 

 

Tous sont trempés, terrorisés.

 

Eclairs aveuglants, tonnerre assourdissant

 

se multiplient entre les vieux murs encore debout.

 

La pluie redouble, glisse sur le sol des grandes

 

sécheresses qui ne peut l’absorber et s’écoule

 

bientôt en torrent de boue menaçant d’emporter

 

les plus faibles.

 

Il faut tenir. Subir les éléments déchaînés.

 

Croire que tout cela aura une fin heureuse en dépit

 

du vent fou et furieux qui bouscule les bêtes

 

et menace de renverser les humains.

 

Bêtes et gens réunis dans une même épouvante

 

immobiles, épuisés, se taisent.

 

Mais peu à peu la pluie ralentie.

 

Elle est encore violente mais moins semble-t-il.

 

Le vent perd de son intensité. Les éclairs diminuent

 

puis cessent et l’orage s’éloigne.

 

La pluie se calme puis s’arrête. Le vent est tombé.

 

 

Les moutons ont senti la fin de l’orage :

 

le danger est passé.

 

Le troupeau commence à bouger doucement.

 

Il semble que deux cents petits museaux dressés

 

respirent l’odeur de l’accalmie.

 

Les chiens s’ébrouent et viennent quémander

 

des caresses de réconfort.

 



Rassurés, les chiens se pelotonnent . Ils savent

 

que le troupeau ne bougera plus de la nuit et

 

que leur surveillance peut-être plus légère.

 

Jean et Jeanne dans leurs habits trempés, se

 

tiennent les mains et se contemplent en silence,

 

heureux d’être encore en vie, heureux de se

 

regarder,heureux de se toucher.

 

 

Et dans la  cazelle de Carayac rendue aux

 

souvenirs de son passé, près du troupeau assoupi

 

et des chiens somnolents,

 

 

Jean et Jeanne échangent un premier baiser.

 

 

 

 

 

 

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claudine duvialard - dans littérature
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